Omaha jour J, heure H ...
- Bernard
Dargols
S/SGT 2eme division d'infantrie U.S -
-
Autographe de Bernard Dargols -
- Parcours de Bernard en Europe -
(Cliquez sur la photo...) (Cliquez sur la photo...)
"En stage aux Etats-Unis depuis deux
ans et, puisque né à Paris, j'ai été convoqué avec huit autres
Français au Consulat de France de New York sur la 5ème avenue.
Il s'agissait d'y passer le conseil de révision.
En juin 1940, j'avais 20 ans. Après son examen, le médecin m'a
déclaré "bon pour le service". Un officiel m'a alors assuré que,
bientôt, je serai rapatrié pour rejoindre l'armée du maréchal
Pétain, me précisant « Et attendez nos ordres ».
La France et les Etats-Unis avaient encore des relations
diplomatiques. Par l'ambassadeur Leahy, nous avions une
connaissance assez précise de ce qui se passait déjà en France.
L'effondrement de l'armée française en juin 1940 avait causé la
stupeur aux Etats-Unis. L'entente Pétain - Hitler, les
collaborateurs, la milice, des lois honteuses etc. s'avéraient
plus que suffisants pour penser un seul instant revenir en
France me mettre au service d'une idéologie exécrable.
Quelques jours plus tard, toujours à New York, j'ai contacté le
colonel De Manziarly, sympathique représentant de De Gaulle.
Après un entretien chaleureux dans son bureau, il m'a affirmé -
si j'acceptais - qu'il me ferait acheminer à Londres, sans délai,
pour être officier dans les Forces Françaises Libres.
Le général De Gaulle, peu connu alors, passait pour avoir du
caractère. Ses contacts avec le président Roosevelt et le
premier ministre Churchill étaient plutôt tendus. L'image de la
France se dégradait par divers incidents. A New York, nous
assistions à l'accostage, pour quelques jours, de navires
français en vue de se ravitailler. L'équipage, une fois à terre,
offrait un spectacle désolant : les marins, en général
gaullistes, se battant contre les officiers, plutôt pro-Vichy.
Ces événements et d'autres m'ont détourné du choix que
j'envisageais : partir pour Londres.
La dernière option qui s'offrait restait un engagement dans
l'armée américaine. Tous mes jeunes amis américains réussirent,
sans grande peine, à me convaincre que je serais plus utile,
pour combattre l'ennemi, sous la bannière étoilée que sous le
drapeau tricolore orné de la Croix de Lorraine.
De ce fait, en avril 1943, un camion militaire a transporté le
soldat Dargols vers une cour de justice, à Spartanburg en
Caroline du Sud, où, en quelques minutes, on m'a déclaré citoyen
Américain. J'aurai pu comme on me le proposait, américaniser mon
patronyme. J'imaginais, en pensant aux blagues, la surprise de
ma famille et mes amis, à mon retour en France, s'ils
apprenaient que je m'appelais dorénavant, Bernard Roosevelt.
Finalement j'ai conservé mon nom.
Depuis mon arrivée aux Etats-Unis en 1938, et durant ma
participation avec la 2eme division d'infanterie US, jusqu'à ce
jour, j'ai été l'objet de tant de gentillesse, de sympathie,
j'ai partagé leur sens de l'humour, et, j'avoue n'avoir jamais
regretté ma décision.
Les pages suivantes donnent, je l'espère, un bref aperçu, des
mois qui m'ont profondément marqués.
Elles sont dédiées à Françoise que j'avais rencontrée à New York
et où, après ma démobilisation nous nous sommes mariés.
Par ses lettres régulières, elle a été d'un soutien moral
constant.
II y a quelques années de cela, j'ai entendu à la radio un
universitaire français affirmer que les camps d'extermination et
les chambres à gaz n'avaient jamais existes. Cet homme se
servait de sa notoriété, mais aussi de sa crédibilité en tant
qu'historien et spécialiste, pour nier la réalité. Jusqu'à ce
que j'entende les paroles de ce négationniste, il ne m'avait
jamais semblé utile de raconter ce que j'avais vécu, difficulté
de remuer de tels souvenirs ? Peur de ne pas être compris ?.
Mais ce jour là, devant tant de mauvaise foi, il m'est apparu
que témoigner devenait une obligation. Si nous ne faisions pas
ce devoir de mémoire, nous laissions, de notre vivant, la place
à ceux qui revisitent l'histoire à leur manière.
Lorsque aucun vétéran ne sera plus de ce monde, ne verra-t-on
pas fleurir des livres certifiant "preuves" à l'appui que le
débarquement allié de juin 44 en Normandie n'a jamais existé ?
Ne nous fera-t-on pas croire que c'est une super production
hollywoodienne ? N'irons-nous pas jusqu'à lire que les nazis
n'ont jamais été battus mais qu'ils se sont retirés dans leur
pays après avoir accompli leur mission ?
De cette période, j'ai gardé beaucoup de notes et de photos qui
ajoutées à des souvenirs très vivaces m'aident aujourd'hui à
écrire ces quelques lignes, car c'est en tant que Gi que j'ai
participé à l'opération Overlord.
Le "basic training" - l'entraînement de base - avait pour but
d'intégrer en 12 semaines, un civil dans sa vie militaire.
C'est au Camp Croft, Caroline du Sud, que j'ai effectué le mien.
Il avait cette réputation d'une discipline très sévère :
gymnastique poussée, quotidienne, longues marches de nuit,
courses d'obstacles, manœuvres dans le Tennessee, ramper sous un
réseau horizontal de fils barbelés, pendant qu'une mitrailleuse
tirait à balles réelles juste au-dessus du dos. Embrocher
l'ennemi, personnifié par des sacs de sable, avec la baïonnette
fixée au bout de son fusil, demande une certaine technique.
L'exercice paraît simple jusqu'au moment où l'instructeur vous
rappelle que cette baïonnette reste parfois plantée dans le
corps, bloquée par des os et des muscles. Il est difficile de la
désengager rapidement. La procédure consiste alors de prendre
appui sur la jambe arrière, de repousser avec force le buste du
soldat blessé à l'aide de l'autre jambe, et, simultanément,
retirer la baïonnette le plus vite.
On ne peut vraiment s'imaginer comment, trois mois de "basic
training" suffisent pour transformer un civil paisible et
non-violent en un soldat dur et impitoyable.
L'entraînement en vue du débarquement avait commencé aux
Etats-Unis en novembre 1943 et se poursuivait en ce début juin
44 dans un camp retiré et bien camouflé, au Pays de Galles. Je
faisais partie du M.I.S. - Military Intelligence Service -
remplacer "Intelligence" par "Informations" me semblait plus
approprié le plus souvent.
Notre team de spécialistes était composé de six hommes, deux
officiers et quatre sous-officiers. Tous parlaient plus ou moins
bien français et certains avaient des notions d'allemand. Notre
équipement était constitué de deux jeeps, boussoles, cartes et
montres...Chacun avait un casque, une mitraillette "your best
friend" - votre meilleur ami - et un pistolet. Un masque à gaz
encombrant complétait cet attirail.
Une anecdote à propos de l'attribution des chaussures me fait
toujours sourire soixante et un ans plus tard. Nous étions à
Fort Dix, dans l'Etat du New Jersey. Nous venions d'être
incorporés dans l'armée américaine et je nous revois habillés en
civil pour quelques instants encore, en file indienne et en
chaussettes, monter chacun notre tour sur un plateau balance
posé sur le sol. On nous demandait de soulever deux seaux
remplis de sable, un au bout de chaque bras. Sous le poids nos
pieds prenaient leur forme maximum en longueur comme en largeur.
Le militaire préposé criait alors un chiffre, la longueur, et
une lettre, la largeur, qui pouvait se décliner jusqu'à 4
tailles différentes. Pour moi, ce fut 9,5E. Jamais mes pieds ne
s'étaient trouvés aussi à l'aise.
Aujourd'hui, on ne trouve toujours pas en France en dehors de la
chaussure de luxe, de magasins où l'on prenne en compte la
largeur de votre pied !
Nous étions en pleine forme. Les moindres détails avaient été
vérifiés. Une rampe avait même été installée afin que nous
puissions nous exercer à la descendre en accélérant fortement
pour éviter que les jeeps ne s'enlisent dans le sable de la
plage. Leurs phares avaient été entourés d'un mastic imperméable.
Ma crainte, ma hantise était d'être, sans avertissement, expédié
vers le théâtre des Opérations du Pacifique, où sévissaient les
Japonais, ennemi de longue date des Etats-Unis.
Dans le cadre de notre préparation minutieuse du débarquement,
j'avais reçu l'ordre de réunir les hommes de la division, 13
000, par groupes de 500 environ pour leur parler de la France et
répondre au mieux à leurs questions. Assis devant moi dans un
champ, je m'efforçais de leur faire connaître ce que pouvaient
être les Français de 1944 : leurs multiples difficultés, les
problèmes de nourriture, de vêtements, de transport, etc...J'insistais
qu'il fallait considérer les Français, non pas comme des ennemis,
mais comme des alliés, malgré ce que nous savions déjà des
collaborateurs. Ils voulaient connaître le lieu du débarquement,
la distance entre la côte et Paris, ils voulaient savoir si le
lait était homogénéisé, si la population leur était favorable
et, bien sûr si les filles étaient jolies...
Que la France soit plus petite que le Texas les étonnait
beaucoup et les 200 miles annoncés entre la côte et Paris les
faisaient rêver ! Ils se voyaient déjà à la Tour Eiffel !
Au cours des manœuvres, je jouais souvent le rôle du civil
français. Mes camarades m'interrogeaient, en français, pour
essayer d'obtenir des renseignements sur l'ennemi.
La mission pour laquelle l'armée nous avait formés dans le
Maryland pouvait se résumer, en bref, dans l'interrogation des
civils les plus proches de la ligne du front ou, mieux, au-delà.
Le but étant de recueillir des informations d'ordre tactique
quant à l'ennemi qui nous faisait immédiatement face, c'est-à-dire
leur position exacte, le nom de leur unité, leur nombre, leur
type d'équipement, l'emplacement de mines et des dépôts de
munitions, etc...
A nous d'interpréter et de vérifier rapidement l'exactitude des
renseignements obtenus. Suivant leur importance nous les
transmettions sans délai au colonel Christensen, notre G-2, 2ème
bureau, de la 2eme division d'infanterie. Aucune attaque ou
contre-attaque, aussi insignifiante soit-elle, ne peut être
entreprise sans avoir le plus de renseignements militaires
possible sur l'ennemi proche.
Fin mai 1944, le débarquement était devenu une plaisanterie
entre nous, car des rumeurs couraient jour après jour que D-Day
était pour le lendemain.
Mais nous étions toujours là. La nourriture commença à
s'améliorer. Pour nous c'était le signe évident que le
débarquement allait enfin devenir une réalité. Il nous fallait
être au mieux de notre forme pour affronter l'épreuve.
Enfin, les détails préparés, appris et répétés nous rassuraient
: nous nous sentions prêts moralement et physiquement.
C'est à Cardiff le 5 juin 1944 que notre équipe a finalement
embarquée, ou s'est plutôt entassée, dans un Liberty ship,
bateau aménagé pour le transport de troupes. Nous avons alors
connu toutes les nuances de la peur. Mais nous étions
ensemble... et calmes. Pas la mer.
L'appareillage, retardé par un mauvais temps inhabituel nous a
vraiment paru interminable. Puis lentement, le bateau a pris le
départ pour contourner le Pays de Galles, puis s'arrêter, puis
repartir, toujours ballotté, et longer le sud de l'Angleterre.
Presque tous les Gi's ont souffert du mal de mer. Nous étions
secoués, fatigués par ces trois jours en mer. Nous n'avions
qu'une hâte, celle de quitter ce Liberty ship. J'avoue avoir
souhaité par moments être le pilote de notre bateau pour pouvoir,
comme avec nos jeeps, exécuter une rapide marche arrière.
Au fur et à mesure que nous approchions des côtes françaises,
notre bateau était rejoint d'abord par des dizaines puis par des
centaines d'autres embarcations de toutes sortes, petits
bateaux, gros bâtiments de guerre et transports de troupes.
Bien au dessus de certains navires, flottaient, presque
immobiles, les "sausage-balloon-barrage", ces ballons en forme
de gros cigares d'où pendait à la verticale un câble métallique.
Ces filins dissuadaient l'approche de l'aviation ennemie et
ajoutaient un aspect étrange à cette armada. A notre étonnement
et soulagement, très peu d'avions allemands ont approché nos
convois au cours de cette croisière inquiétante.
Dans la soirée du 8 juin,la côte apparaît enfin. Nous
l'approchons au milieu du fracas assourdissant des bombardements
et des tirs aériens. Les obus sifflent au-dessus de nos têtes et
proviennent de nos navires qui tirent en direction des plages.
La France est à moins de 100 mètres !
A notre tribord se trouvait déjà une "landing craft VP" - barge
plate -. De notre bateau pendait une échelle de corde
dangereusement instable. Elle menait à cette barge. Atteindre
cette dernière avec tout notre barda sur le dos, par cette
échelle qui s'obstinait à bouger, a été un exercice que je n'ai
pas aimé du tout.
Nos deux jeeps attendaient sur ce plateau mobile. J'ai pris
place avec Wrenn et Mc Cormick dans celle que j'avais baptisée
"La Bastille". Je me souviens très bien avoir tenté d'évaluer à
ce moment là le pourcentage de chance que nous avions d'arriver
intacts sur le sol français. Bref... ça m'embêtait de mourir si
près du but... et noyé en plus ! En revanche, je ne sais pour
quelle raison, j'avais la conviction que si j'arrivais à
débarquer sain et sauf, je m'en tirerais.
"La Bastille" fonce sur une plage qui s'avère être Saint Laurent
sur Mer, "Easy Red" selon notre code, en plein secteur connu
sous le nom de Omaha Beach.
Une multitude de véhicules militaires recouvre toute la plage du
Ruquet. Quelle activité sur cette plage ! Des soldats
s'affairent au milieu de crépitements de balles et de
grondements d'obus. Ils montent en file et longent un blockhaus
déjà neutralisé par nos troupes. L'ordre est d'atteindre notre
premier Quartier Général, Formigny. Le bruit infernal des gros
canons résonne jusque dans nos ventres. Les obus passent sans
cesse au-dessus de nos têtes, mais facilitent notre avancée vers
l'intérieur.
Au moindre arrêt, il nous fallait creuser à l'aide de notre
pelle un "fox-hole" - trou de renard -d'environ 50X150 cm,
profond de 30 cm pour pouvoir y plonger, et être ainsi protégé
en cas d'attaques aériennes.
Les premiers blessés sont rapidement évacués vers la plage et je
me dis que les "medics" font un dur boulot ! Je vois pour la
première fois des hommes morts. A cette horreur, s'ajoute
l'odeur nauséabonde et insupportable du bétail crevé, enflé, qui
nous entoure.
C'est vrai, j'avais souhaité débarquer le premier jour, non pas
par bravoure, mais pour prendre l'ennemi par surprise, avant
qu'il ne fasse appel aux renforts les jours suivants.
Comme prévu, nous collectons des informations qui confirment les
positions de l'ennemi. Des milliers de tracts de 10x20 cm
avaient été lancés ces derniers jours tout le long de la côte de
Dunkerque à Cherbourg invitant les civils à s'éloigner.
Nous avançons sur Trévières avec précaution car nous faisons
connaissance avec les "hedgerows", ces haies de 3 à 4 mètres de
haut qui dissimulent facilement les Allemands. Nous nous méfions
également des "snipers", ces tireurs isolés et des "booby
traps", des petits pièges placés derrière le bouton d'une porte,
par exemple, qui explosent au moindre contact.
Nos incursions se multiplient dans le No Man's Land, terrain qui
sépare nos troupes de celles des nazis. Le "pincement aux tripes"
avant chaque sorties s'estompe peu à peu avec la routine. Ces
escapades ne sont cependant pas recommandées pour le cœur ! A
chaque sortie, j'étais accompagné d'un MP - Police Militaire -.
Avant de monter dans la jeep, il fallait nous délester de tous
documents, lettres, photos au cas où nous serions capturés, car
seuls nos nom, grade et numéro matricule devaient être révélés :
rien de plus.
Entre Formigny et Trévières, près de la colline 192, fatigués,
sales, une surprise nous attendait : camouflée dans les champs,
une douche de campagne d'une dizaine de mètres de long avait été
dressée. Débarrassés de nos vêtements, on entrait par une
extrémité, et on en ressortait par l'autre après être passés
sous une douche chaude.
On nous distribuait alors un assortiment de linge, chaussures et
treillis neufs ! Quel bonheur ! Il était temps car nous
commencions à craindre que l'ennemi ne nous repère non pas à la
vue mais à l'odeur !
Vers la fin juin 1944, en Normandie, les Gi's marchent les uns
derrière les autres, en colonne, de chaque côté de la route.
J'ai la chance d'être en jeep. L'ordre attendu arrive : "take
ten" - dix minutes de pause -.
Certains s'allongent sur le sol pour profiter de ce repos
bienvenu, d'autres se détendent en s'envoyant une balle de base
bail. Un camarade sort des gants de boxe de sa jeep et me
propose d'engager un round rapide avec lui. Notre combat est à
peine commencé qu'une jeep s'arrête à notre hauteur. En descend
un colonel du MG - Gouvernement Militaire - qui demande à mon "adversaire"
de lui prêter ses gants pour faire quelques échanges avec moi.
Ce colonel, dont je n'ai pas retenu le nom, se présente.
J'esquisse alors une position de garde à vous et me présente à
mon tour : "Sergent Bernard Dargols". Cette situation m'inquiète
car le seul fait de lever la main sur un gradé est passible de
cour martiale surtout en temps de guerre. Pas question de
refuser sa proposition. En fait, c'est un ordre.
Mon père avait vu juste, il avait pensé que la boxe aiderait à
me débarrasser d'une timidité maladive. J'avais donc derrière
moi, en amateur, plusieurs années de pratique. Le colonel, un "vieux"
d'une quarantaine d'années et moi-même, jeune de 24 ans, étions
à peu près de la même taille. Trapu, il appartenait à une
catégorie plus lourde et celui qui connaît ce sport sait combien
le poids constitue un net avantage. Je compensais par une
allonge supérieure. Pendant deux minutes, alors que lui visait
ma figure sans retenue, je me bornais à le frapper au corps avec
précaution. Malgré le respect dû à un supérieur, il arrive un
moment où l'on ne peut se résigner à encaisser des coups sans
répliquer. Il n'était plus question de doser le coup suivant.
Pour m'aider à surmonter mon respect de la hiérarchie, j'ai
imaginé son visage en croix gammée. Je lui ai donc décoché un
seul direct appuyé à la face, qui m'a fait immédiatement
craindre le pire. Heureusement pour nous deux, c'est le moment
choisi par le colonel pour cesser ce combat amical. Avant de
repartir dans sa jeep, il m'a lancé un "Well done" - bien joué -
et un "good luck Bernard" - bonne chance -. Le tout avait duré 3
minutes à peine.
Mes cousins et amis, militaires français m'ont assuré qu'une
telle scène n'aurait pu se produire, à l'époque dans leur armée.
Elle reflétait bien un des aspects que j'avais apprécié dans
l'armée américaine : des relations humaines, à la fois
décontractées et respectueuses.
Aidés par quelques rencontres avec des résistants, nous avons
libéré plusieurs villages : Saint Clair sur Elle, Littry,
Bérigny, Vire et d'autres, sans oublier Saint Georges d'Elle
perdu pour repris.
Notre Quartier Général s'est installé à La Boulaye près de
Cerisy-La-Forêt que nous venons de libérer. Le front s'est
stabilisé mais nos activités continuent à partir de cette base,
contacts, renseignements...
Nous sommes depuis deux mois à Cerisy lorsque des informations
alarmantes nous parviennent grâce à des civils : les ennemis,
par une activité inhabituelle et leurs préparatifs nous laissent
entrevoir une éventuelle contre-attaque surprise. J'avais encore
en tête Saint Georges d'Elle que nous avions libérée dans la
douleur et la joie, puis brusquement perdue et re-libérée.
Quelles conséquences tragiques si une telle situation se
reproduisait à Cerisy-La-Forêt ! Le sergent Thierry Mc Cormick
"Toto" et moi-même décidons, pour ne pas alerter la population
de ce possible danger, de faire des rondes dans le village. Nous
patrouillons côte à côte, calmes et rassurants, devisant le plus
joyeusement possible, mais armés évidemment. Notre attitude ne
laisse à aucun moment transparaître l'éventualité d'un danger
imminent. La contre-attaque n'a jamais eu lieu, au contraire,
c'est notre division qui a pris l'initiative et déclenché la
percée qui devait mener à la déroute des nazis.
Dans la série des grandes peurs, il y avait celle qui, lorsque
couché sous la tente, en pleine campagne, et que, dans la nuit
silencieuse, un très léger grondement se fait entendre. Il
s'amplifie lentement. Aucun doute, des chars, le tout est de
rapidement discerner si ce sont les nôtres ou ceux de l'ennemi.
Dans le cadre de la coopération franco-américaine notre équipe
s'était enrichie de deux officiers, gaullistes bien sûr, Fouquet
et Christophe. Appelés à d'autres fonctions, ceux-ci sont restés
trop peu de temps. Cependant, j'ai gardé par la suite des
contacts amicaux avec le fils du capitaine Fouquet.
Ma mission consistait dès Cerisy libérée à me mettre en rapport
avec le pharmacien du village, Le docteur Champain. Ce dernier,
résistant de l'ombre, devait me fournir des renseignements
fiables. Mais en entrant dans l'officine, je trouvais sa fille
tout de noir vêtue : son père avait été tué la veille dans un
bombardement allié. Je comprenais son malheur mais ce qui est un
comble, avec le recul, est que c'est elle qui a cherché à me
réconforter : elle est allée dans l'arrière boutique et en a
rapporté un petit flacon d'élixir parégorique. « Mélangez-le
avec de l'eau, vous obtiendrez une sorte de pastis et ça vous
fera du bien » m'a-t-elle dit.
Je revois de temps à autre la fille du docteur Champain, son
frère et sa belle-sœur. Comme avec la famille Champain, j'ai
conservé des liens d'amitiés très forts avec plusieurs
habitants, certains maires et leurs familles. Beaucoup parmi eux
étaient des gamins d'une dizaine d'années auxquels je
distribuais chocolats et chewing-gum dans leur village libéré.
Ils étaient si heureux de parler français avec un Gi et de
monter dans sa jeep, qu'ils me disent que 60 ans plus tard ces
moments sont toujours gravés dans leur mémoire.
Comment mesurer la dose d'émotion qui m'envahit lorsque je
retrouve ces enfants âgés maintenant de 70 ans et plus, qu'ils
me serrent affectueusement la main, m'embrassent ou m'invitent
dans leur famille.
Pendant que nous étions basés à Cerisy-La-Forêt un sergent du
Signal Corps, le service photographique de l'armée, m'a contacté.
Il souhaitait que je trouve une jeune fermière en sabots.
Quelques jours plus tard, Marie-Jeanne Brassard a accepté de
venir poser avec deux Gi's au nom de l'amitié franco-américaine.
Nous devions aider cette jeune femme à remplir d'eau les deux
seaux vides qu'elle portait suspendus à une palanche.
Le 1er juillet 1944, cette photo composée est passée à la une de
presque tous les journaux américains. Le texte l'accompagnant
donnait mes nom et adresse à New-York et stipulait qu'elle avait
été prise quelque part en France. C'est ainsi que famille et
amis ont enfin appris que j'avais débarqué et étais sain et sauf.
En effet, depuis le début du mois de juin, la censure qui
voulait empêcher tout indice susceptible d'alerter l'ennemi,
avait bloqué le courrier des militaires. Ce soutien moral nous
manquait beaucoup.
A l'occasion du quarantième anniversaire du débarquement, et
grâce au journal Ouest-France, j'ai retrouvé Marie-Jeanne, nous
avons posé devant ce même four à pain. Il y a 5 ans, elle m'a
avoué combien elle avait eu du mal à persuader sa mère qui ne
voyait pas du tout d'un bon œil qu'elle suive ces Gi's qu'elle
ne connaissait pas et qui insistaient pour la prendre en photo !
Lorsque la percée alliée a démarré en août 44, j'ai reçu l'ordre
d'aller à Brest. Cette ville était alors connue sous le nom de 'poche
de Brest' car c'était la seule partie de Bretagne encore aux
mains de l'ennemi. Une fois sur place, régulièrement je
retournais vers nos lignes arrières afin de rendre compte des
informations recueillies. Lors de ces trajets répétés, il
m'arrivait de croiser des prisonniers de tous âges, la tête
basse, gardés par des MP à Guipavas, village non loin de Brest.
L'arrogance de leur attitude et de leur regard avait disparue.
J'avoue avoir ressenti une grande jubilation intérieure ! Je me
fis même le malin plaisir de désigner deux prisonniers qui
durent bien briquer ma jeep. C'est donc avec la jeep la plus
propre de la division que je suis retourné à Brest, toujours
occupée par les nazis.
Une fois Brest reprise par les Américains, j'ai parcouru de
nombreux kilomètres, du Vésinet : Les Ibis, à Saint-Vith et
Bastogne en Belgique, une pointe en Allemagne, pour être rappelé
à Paris (voir carte). Dans la capitale libérée ma mission
consistait à écarter des personnes qui cherchaient un emploi
avec les forces américaines et dont la conduite n'avait pas été
irréprochable pendant l'occupation. Je les recevais et
interrogeais dans les locaux de l'ex-kommandantur, place de
l'Opéra.
Dans les deux palaces de la rue Castiglione, Meurice et Lotti,
ma mission était différente. Les deux hôtels avaient été
réquisitionnés et occupés par des hauts dignitaires nazis.
J'étais chargé de déterminer la nature des relations de ces
locataires.
J'avais donc installé un bureau dans le hall et faisais défiler
tout le personnel y compris la direction. Dans les deux cas,
contrôles de papiers d'identité et interrogatoires s'ensuivaient.
Avant de terminer ce circuit par Châlons-sur-Marne, aujourd'hui
Châlons-en-Champagne, dans une unité anti-terroriste, le CIC -
contre-espionnage -, j'ai fait un court passage à l'Ambassade
des Etats-Unis pour y trier des documents classifiés secrets.
Le bateau qui me ramenait aux Etats-Unis est parti de Marseille
en janvier 1946. J'ai été démobilisé à Fort Dix, New-Jersey,
quelques jours plus tard. La boucle était bouclée."
Bernard Dargols
6juin.omaha.free.fr